Les loisirs

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L'ennemi numéro 1 du prisonnier était le cafard. "Dès qu'il est atteint, le malade présente des symptômes des plus faciles à reconnaître. Au dehors vous le verrez se promener, solitaire et les yeux obstinément fixés sur la pointe extrême de ses souliers."
Extrait du Tuyau numéro 2 page 2 (22 Juillet 1915)

Au départ, même la lecture était interdite: "Bien mieux, durant ces atroces premiers mois, défense absolue nous était faite de posséder un livre. Quelques volumes pourtant circulaient sous le manteau dans le camp. Des prisonniers français, en passant à Hirson, avaient pu emporter dans le fond de leurs poches quelques ouvrages soustraits à la bibliothèque des sous-officiers de ce fort. Or, comme un jour j'essayais d'oublier puanteur et vermine en relisant les aventures de l'Illustre Gaudissart, le capitaine de compagnie, celui-là même qui me saluait avec si peu cordiale affection, me surprit en lecture:
- Vous lisez? Donnez-moi ce livre, dit-il en s'avançant vers moi.
Il feuilleta les premières pages, examina la reliure, s'arrêta sur le titre et s'écria:
- Vous aussi, Monsieur, vous lisez des romans! Je ne puis vous le permettre. Ce livre doit être sévèrement examiné par la censure. Je ne pourrai vous le laisser que si l'autorité allemande l'estampille.
Il me salua avec le mépris austère que peut avoir la vertu pour le vice et disparut en emportant ce Balzac. Je ne le revit plus."

Témoignage extrait du livre Un camp de représailles de Mario MEUNIER

calendrier

Heureusement, cela changeât rapidement. Il exista bientôt divers loisirs dans le camp:

-l'écriture qui consistait à tenir un petit journal de sa captivité (ce qui pour nous constitue un formidable témoignage). Certains (comme Florent Aufschneider) comptent les jours de captivité en barrant chaque jour qui passe sur un calendrier (voir photo ci-contre communiquée par Odile Izrar Blin).

- la promenade qui consistait à faire le tour du camp et qui, par conséquent devenait assez vite monotone (sans compter les problèmes liés au climat).

- le travail personnel (sculptures sur bois, taille...) qui avait le mérite, en plus d'occuper, de rapporter quelques sous en plus (vente aux camarades, à la Kommandantur, aux civils...) ou de pouvoir ramener des souvenirs de sa captivité. En voici un exemple ci-dessous (photos aimablement communiquées par Benoit FIEF, après sa découverte de cette boite dans une brocante).
boite souvenirboite souvenir

















pions
- les jeux calmes, tels que le bridge ou la marelle assise. "(…) le salon des bridgeurs réunis où toutes les armes sont représentées, (Mr le Comdt Lippens directeur, Mr le capitaine Batterie, le plus bel artilleur de France, 1er adjoint)".
Extrait du Tuyau numéro 3 page 5 (20 Juillet 1915)

lecture, illustration du Tuyau
- la lecture notamment grâce à la création d'une bibliothèque: " Du 15 août au 4 septembre, nous avons par les échanges et le roulement donné satisfaction à 317 demandes, le camp ne comptant guère que 150 français et les livres Dessin extrait du Tuyaun'étant prêtés que pour 8 jours cela représenterait à peu près un livre par homme et par semaine! C'est là un beau résultat!"
Extrait du Tuyau numéro 9 page 3 (9 septembre 1915)
La lecture du Tuyau était également très appréciée et engendrait de plus des conversations plus ou moins animées.


- le sport, qui permettait en plus de "garder la forme" de mettre en place des compétitions.

- l'orchestre, qui organisait des concerts.

- le théâtre, qui organisait des soirées spectacles. "Mené avec entrain par la troupe homogène que dirige si habilement M.Camille Larché, ce petit Vaudeville a obtenu le succès de fou-rire qu'il mérite."
Extrait du Tuyau numéro 41 page 6 (8 Juin 1916)

Quand les corvées se transforment en bouffée d'air frais

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Parfois les corvées ne sont plus ressenties comme quelque chose de désagréable mais plutôt comme une grande bouffée d'air frais.

"Arrivé à la hauteur de la baraque 32A, j’aperçois, me faisant des signes, la sentinelle qui avait été si gentille pour nous, désirant me parler. Je m’approche de lui et il me demande si je voulais bien aller en ville chercher des conserves pour les majors français et emmener 10 hommes pour traîner la voiture. J’acquiesce immédiatement à sa demande et je désigne 10 hommes de ma baraque pour venir avec moi. Accompagnés de la sentinelle, nous nous dirigeons sur Quedlinburg mais auparavant nous passons chez un grand boucher chercher une poussette destinée à transporter les conserves. Nous voici maintenant en ville, les hommes autour de la voiture pendant que je m’expliquais ou essayais de me faire comprendre avec la sentinelle.
Une profonde émotion nous étreignit en même temps qu’une douce joie montait au cœur pendant que de vieux souvenirs traversaient notre esprit, durant la traversée de la ville.
Revoir des maisons, des habitants, passer dans les rues et de voir des boutiques et leur étalage, des automobiles avec leurs trompes sonores, tout cela nous apparaissait comme dans un rêve. Lorsqu’on a vécu 7 mois de captivité dans un camp entouré de fil de fer barbelé avec comme seule perspective une ligne de chemin de fer passant près du camp, on se croirait tombé des cieux ou être né de la veille à voir un pareil mouvement et une pareille vie. Aussi, après avoir passé chez un épicier prendre toutes les conserves commandées, nous rentrions 3 heures après dans notre camp habituel, nous étions comme ahuris de songer qu’il fallait reprendre notre vie de captif. Jamais ne m’est apparu avec plus d’éloquence ce grand mot de « Liberté », vide de sens avant la guerre et auquel nous n’attachions pas grande importance et qui cependant fait la joie sans le savoir de ceux qui la possède et la tristesse de ceux qui en sont privés."

Extrait des souvenirs de guerre de Marcel RIEGEL